Entre le russe et le français
J’ai quitté la Russie. J’ai habité ce pays pendant trois ans et demi, dans la périphérie de Moscou, où j’enseignais l’anglais dans un centre de langues étrangères. Au sujet de ces années, j’ai beaucoup écrit, en russe. Mais je n’ai pas encore réfléchi à ce changement, à cette décision plutôt brusque de quitter mon emploi et de partir en voyage pour un an.
Ce matin, je me suis levé avec l’intention d’écrire quelque chose en russe. Une de mes plus grandes craintes, c’est que cette langue, le russe, qui est devenue une partie très importante de moi, s’efface peu à peu, parce que je vais vivre dans d’autres pays, parler d’autres langues.
Mais cela n’a pas marché.
Après avoir fait du café et pris un morceau de tarte à la rhubarbe et à la framboise que nous avions achetée hier au marché, je me suis installé sur le balcon, à une table couverte d’une nappe à carreaux blancs et rouges, et je me suis simplement mis à regarder le lac.
Cela faisait environ dix-sept ans que je n’étais pas venu ici, dans la cabane familiale de mon beau-père. Elle est située à deux pas de l’eau, et la vue est magnifique. Des arbres surgissent des deux côtés du balcon comme le cadre d’un tableau. Ensuite, il y a le lac — le lac Inez — qui a gardé jusqu’à maintenant son calme matinal, mais dont la surface commence à être légèrement agitée par de petites ondulations. Sur le côté oriental du lac s’élèvent des montagnes : d’abord une chaîne très boisée, de hauteur moyenne, puis, derrière elle, d’énormes sommets dont certains ressemblent à des volcans, avec des glaciers tout en haut.
C’est un lieu où je voudrais toujours être, mais que je n’ai réussi à visiter que trois fois dans ma vie.
En dépit de la distance qui sépare le Montana de Moscou, quand j’écris, les mots me viennent toujours en russe. Je les traduis mentalement en français, puis je construis mes phrases. Durant ces trois dernières années et demie, je me suis totalement consacré à la langue et à la littérature russes. Mais maintenant, j’ai décidé de passer une année à travailler en France et en Amérique du Sud. Le russe doit donc attendre. Il faut remettre à jour et améliorer ces deux langues — le français et l’espagnol — que j’ai négligées, de façon impardonnable, au cours de mon séjour en Russie.
Par rapport au russe, il ne me semble pas trop difficile d’écrire en français, bien que je ne l’aie jamais appris comme il faut et que je ne l’aie presque pas utilisé depuis une dizaine d’années. Voilà l’un des avantages d’étudier une langue étrangère très difficile, comme l’est le russe pour un anglophone : après cette expérience, les langues apparentées à la sienne semblent poser moins de problèmes.
Néanmoins, je crois que ce n’est pas si simple.
La vraie complexité d’une langue réside à un niveau beaucoup plus intime, là où l’on se débrouille déjà pour s’exprimer, mais où la construction des phrases retient encore les planches et les clous de la structure de la langue maternelle. Quand on connaît vraiment une langue, on s’efforce d’éliminer ces éléments appartenant au vieil édifice linguistique et de bâtir ses pensées et ses phrases uniquement à partir des matériaux de la langue étrangère. Autrement dit, de rendre son langage plus « russe » ou plus « français », et moins étranger.
Et cela, ce n’est pas facile, quelle que soit la langue étudiée.
Ici, pourtant, j’ai tout mon temps pour essayer.
La cabane est comme un musée de l’histoire de la famille. Des portraits sont accrochés aux murs ; des objets qui appartenaient aux parents et aux grands-parents de mon beau-père sont éparpillés sur les étagères et les meubles comme de petits trésors.
J’ai installé mon piano numérique dans le petit salon. Pendant que je joue, un hibou empaillé, perché sur une petite étagère d’angle à ma droite, m’observe d’un air sévère. En face de moi, il y a une fenêtre à travers laquelle je vois le flanc de la colline recouvert d’une végétation abondante. Parfois, quand je suis plongé dans un morceau, un rouge-gorge ou un écureuil apparaît tout à coup. Je trébuche un peu, fasciné par ce que je vois.
Je joue principalement du Schubert, du Bach et du Mendelssohn. Quand je fais une petite pause, j’entends le chant des oiseaux.
Je pense alors : il ne faut pas interrompre la belle musique de la nature n’importe comment ; il faut le faire avec soin, en apportant des sons aussi beaux que ceux que je couvre.
Et quand je fais une pause plus longue, je descends à l’embarcadère pour regarder le lac.
Если вас интересуют индивидуальные занятия, подробнее об уроках английского →